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CHINE, IRAN, RUSSIE : L’étrange empire mongol du XXIe siècle

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   Professeur à l’école Spéciale Militaire de Saint-Cyr, Thomas Flichy est également diplômé en persan et docteur en droit. Il dirige « Mondes futurs », un laboratoire de prospective géopolitique. Ses derniers livres sont Chine, Iran, Russie. Vers un nouvel empire mongol ? et Opération Serval au Mali (Lavauzelle, 2013).

Au cours des dernières années, l’Iran s’est fortement rapproché de la Chine mais également de la Russie. Cette alliance pragmatique, fondée sur l’axe sino-iranien, se matérialise aujourd’hui par des appuis géopolitiques réciproques, une coopération étroite avec l’arrière-pays énergétique russe et la diffusion d’une vision du monde allant à rebours de nos propres stéréotypes. L’Iran tenterait-il de fonder un nouvel empire mongol avec ses deux partenaires stratégiques ?
Entre 1206 et 1294, l’empire turco-mongol de Gengis Khan s’était en effet étendu sur l’ensemble de l’Asie centrale avant de se morceler en quatre blocs. Au-delà des débats sur les gigantesques défis intérieurs de la République Islamique, l’élection présidentielle du 14 juin 2013 aura été l’occasion de réfléchir à une inflexion possible du positionnement international de l’Iran.

L’Iran avec la Chine et la Russie au prisme de l’histoire

Malgré les vicissitudes qui ont troublé leurs histoires respectives, les empires d’Iran et de Chine ont réussi à maintenir une relation ininterrompue depuis des temps immémoriaux. Celle-ci s’explique à première vue par des intérêts commerciaux bien compris. Entre le Ve siècle avant J-C et la Renaissance, la Perse joue un rôle d’intermédiation commerciale fondamental entre la Chine et l’Occident. La route de la soie, qui relie pendant près de mille ans la ville de Chang’an en Chine à la Syrie, transite en effet par la Perse. Aujourd’hui, avec la forte aggravation de l’insécurité maritime, l’Iran tâche de renouer avec son rôle traditionnel d’intermédiation. Ceci est facilité par le fait que la Perse et la Chine se sont longtemps épaulées mutuellement d’un point de vue politique. Le dernier souverain sassanide, Yazdgard III, pressé par les Turcs occidentaux sur son flanc oriental envoie une ambassade à l’Empereur de Chine en 638.
De même, en 1987, lorsque le bruit se répand que l’Iran a fait installer des batteries de missiles dans le détroit d’Ormuz, les Chinois sont immédiatement suspectés d’avoir vendu du matériel balistique aux Iraniens.
La connivence géopolitique entre l’Iran et la Chine s’explique en grande partie par le fait que ces pays se soient mutuellement stimulés au cours de l’histoire par leurs innovations respectives. Malgré leurs histoires souvent chaotiques, la Chine et la Perse ont donc réussi à maintenir une relation très suivie depuis l’Antiquité. Les pics de coopération se situent aux époques sassanide, mongole et contemporaine.
Entre la Russie et l’Iran, la collaboration naît tardivement et n’emprunte nullement une trajectoire linéaire : entre la deuxième moitié du XVe siècle et la première guerre mondiale, la Russie exerce une influence impériale sur la Perse. Celle-ci repose alors essentiellement sur des militaires ayant une connaissance très fine de la civilisation persane. à partir du règne de Pierre le Grand (1689-1725), la Russie profite des divisions inhérentes à la Perse pour étendre son influence au midi. Afin d’asseoir son influence sur la Perse, la Russie s’appuie sur des officiers d’une culture distinguée, soigneusement sélectionnés par le grand État-Major.
La révolution russe a cependant pour conséquence un net rééquilibrage des relations au profit de la Perse. Le 26 octobre 1917, le congrès panrusse des soviets décrète en effet l’abrogation des traités inégaux. Après la seconde guerre mondiale, le rapprochement irano-américain freine la collaboration avec les Soviétiques. La coopération reprend cependant en 1963 puis s’approfondit avec l’avènement de Akbar Hachémi Rafsandjani (1989-1997).
Les relations russo-iraniennes, initialement marquées du sceau de l’influence, se sont muées en un véritable partenariat. Est-ce à dire qu’Iran, Chine et Russie forment aujourd’hui une véritable alliance tripartite ?

Héritage de l’ancien empire mongol

Force est de reconnaître que l’Iran, la Chine et la Russie se prêtent aujourd’hui mutuellement appui. Or, si l’on se plonge dans l’histoire commune de ces peuples, un grand projet politique les a autrefois unis, certes parfois à leur corps défendant, mais pas toujours. En effet, en s’alliant par la force ou par l’intérêt des peuples turcs qui dominaient alors l’Asie centrale,  l’empire mongol fondé par Gengis Khan va s’étendre telle une goutte d’huile aux quatre coins du monde connu. Morcelée, en proie à de sourdes luttes intestines, la Chine n’en reste pas moins ce fascinant empire orgueilleux qui subjugue par ses arts et sa maîtrise des sciences. Logiquement, elle ne pouvait que susciter la convoitise de celui qui porte désormais le titre de « roi de l’univers ». S’étant rendus maîtres du nord de la Chine – Pékin tombe en 1215 –, les Mongols n’auront de cesse de vouloir reformer l’unité chinoise autour d’eux. Kubilai Khan relèvera ce défi et fondera même sa propre dynastie (Yuan), reconnue par les historiens chinois comme faisant pleinement partie du roman national. Un véritable exploit si l’on songe à tout ce qui pouvait opposer un Mongol nomade au peuple Han policé et urbain. Oui mais voilà, le grand khan avait peu à peu été conquis par le soft power chinois. Alphabet, religion, mœurs, politique… les conquérants des steppes adoptent, adaptent, s’approprient les traditions chinoises. La Chine aura digéré le corps étranger avant de l’évacuer.
Mais la soif de conquêtes des Mongols est telle que les eaux du Yang Tsé Kiang et du fleuve Jaune ne sauraient suffire. Dans un élan simultané, Gengis Khan et ses successeurs s’étaient tournés vers l’ouest et le sud. Se faisant tantôt chrétiens, tantôt musulmans, les hordes turco-asiatiques vont détruire le califat de Bagdad, faire main basse sur la Perse, concurrencer la Porte, assiéger Delhi, bousculer les Slaves et ravager la Pologne et la Serbie. Instaurant des dynasties plus ou moins pérennes sur des potentats que l’on qualifierait volontiers d’empires, les Mongols et leurs alliés vont susciter une peur panique chez des Européens alors peu enclins au pacifisme béat. Pourtant, cet élan incroyable va s’arrêter, non pas faute de combattants, mais par la faute des combattants.
Certes, les Slaves et les Mamelouks vont opposer une résistance farouche aux Mongols au point de les faire refluer, mais le principal ennemi des Mongols reste avant tout leur penchant naturel pour les querelles intestines. S’entredéchirant, se faisant la guerre, les Mongols vont progressivement perdre tous ces joyaux qu’ils s’étaient arrogés et qui contribuaient à leur prestige. Lucide, Berké, khan de la Horde d’Or (1257-1266), ne pouvait que déplorer que s’ils étaient restés unis, les Mongols auraient conquis toute la Terre !
Les courtes mais vaines fulgurances des siècles qui suivirent, de Tamerlan au baron von Ungern-Sternberg n’y changeront rien, l’empire Mongol a vécu. Il s’est divisé selon les lignes de fracture culturelles qui en forment la trame. Reste le mythe.

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Potentialités et limites du nouvel empire mongol

Malgré l’effondrement de l’antique empire mongol, il paraît peu contestable que certains des principaux protagonistes de cette épopée ont reformé une nouvelle alliance. Les mêmes causes produisant, dit-on, les mêmes effets, il n’est peut-être pas absurde de parler de l’émergence de facto d’un « nouvel empire mongol ». Examinons les faits. En 2001, la Chine et la Russie fondent l’Organisation de coopération de Shanghai dont l’un des objectifs principaux consiste à contrer l’influence américaine en Asie centrale. Le Tadjikistan fait partie des membres fondateurs. Il est rejoint par l’Iran en 2005 puis l’Afghanistan en 2012 qui obtiennent le statut de membre observateur. Cela signifie que l’ensemble du monde persanophone fait désormais partie de l’alliance.
Rassemblant 1,5 milliards d’habitants sur 26 millions de kilomètres carrés, l’Organisation de coopération de Shanghai dispose de 50 % de l’uranium et de 40 % du charbon mondial. C’est dans ce cadre que sont menées des manœuvres militaires conjointes ainsi que des échanges dans le domaine de la médecine et des nanotechnologies. Cette collusion entre l’Iran, la Chine et la Russie reste toutefois discrète et ne transparait finalement qu’au détour de conflits périphériques comme ceux de Syrie ou de Corée du nord.

Il faut noter que le nouvel empire mongol dispose d’un atout certain : aucune des trois civilisations qui le composent ne se perçoit comme appartenant à une sphère culturelle commune. Étrangers à la chimère du dépassement des cultures par l’abolition des frontières, les trois États comptent à l’avenir combiner leur pragmatisme avec une capacité d’influence puisée dans leurs histoires réciproques. La nouvelle alliance plastique tirant principalement sa force future des cultures qui la forment, l’on conçoit aisément qu’elle redoute par-dessus tout, les potentialités dissolvantes de la mondialisation.
Formant une véritable communauté d’intérêts, le nouvel empire mongol diffuse aujourd’hui une vision du monde très originale. Il lui faut toutefois surmonter trois faiblesses structurelles. La première est d’ordre démographique. Depuis 1991, la population russe décline en raison d’une baisse simultanée de la natalité et d’une hausse de la mortalité. Les efforts du gouvernement actuel n’ont que très partiellement limité cet effondrement. En Chine, les inexorables conséquences de la limitation des naissances entraînent un vieillissement qui menace la croissance à venir. De son côté, l’Iran est passé de cinq enfants par femme en âge de procréer en 1979 à 1,9 aujourd’hui. Les conséquences de cette décrue démographique sont très variées : la Chine, la Russie comme l’Iran vieillissants vont connaître une baisse de l’innovation.
S’ils ne parviennent pas à redresser leur démographie, ils ne pourront exercer leur influence sur le long terme. En second lieu, et à l’inverse du XIIIe siècle, ces trois civilisations encerclent aujourd’hui l’île de civilisation turque qui les rassemblait jadis : la Chine poursuit sa politique de confinement des minorités turcophones au Xinjiang, la Russie s’évertue à contrôler les peuples altaïques du Caucase. L’Iran, de son côté, voit en la Turquie une puissance régionale rivale. En troisième lieu, ces trois puissances continentales souffrent d’un véritable déficit naval.
Celui-ci n’a été qu’imparfaitement comblé. Fautes de moyens suffisants, la marine russe s’est concentrée sur son étranger proche. Au Sud, la priorité attachée par Moscou à la modernisation de la flotte de la Caspienne s’explique par la présence de ressources énergétiques et alimentaires considérables dans la région. L’Iran, qui n’a été capable de rayonner sur le monde que lorsqu’il maîtrisait les espaces maritimes environnants, a du mal à faire le choix résolu de la mer en raison de sa fuite vers le nucléaire. La Chine, quant à elle, n’a connu qu’un très récent retournement naval.

Hassan Rohani, président iranien depuis le 14 juin, propose une « entente constructive avec le monde ».
Hassan Rohani, président iranien depuis le 14 juin, propose une « entente constructive avec le monde ».

Le contexte des élections iraniennes dans le devenir du nouvel empire mongol

La question du délicat dossier des négociations sur le nucléaire n’a pas été au centre de la campagne présidentielle du 14 juin 2013. L’économie est le principal sujet sur lequel les candidats sont intervenus. Tous promettent de travailler à la restauration de cette dernière car ils perçoivent le caractère intolérable pour la population de la dégradation de la situation : revenus pétroliers diminués de 45%, inflation dépassant 32%, prix de denrées de base (nourriture) « explosant » avec des augmentations pouvant atteindre 60%, etc. Seul le versement d’allocations aux personnes (compensation de la réduction des subventions) permet d’éviter une explosion sociale.

« La République islamique fait tout pour rompre son isolement diplomatique et s’appuie clairement sur la Russie »

Si les classes moyennes ont initialement le plus souffert de cette situation, les catégories les plus modestes sont à présent durement touchées avec des fermetures d’entreprises, un chômage technique massif souvent non déclaré (du coup non indemnisé), des usines tournant au ralenti, ou ayant au moins subi une baisse d’activité de l’ordre de 40 à 60% comme on le voit très symptomatiquement dans le fort emblématique et dynamique secteur automobile.Les candidats insistaient tous non seulement sur une restauration des grands équilibres économiques, et exigeaient avec une belle unanimité une gestion compétente du pays, visant ainsi très directement la politique calamiteuse de M. Ahmadinejad. Ils admettaient tous à des degrés divers (comme le Guide) que le marasme économique de l’Iran résulte à la fois des sanctions et des errements gouvernementaux.L’élimination surprise de H. Rafsandjani, que l’on percevait comme la personnalité la mieux à même de négocier une normalisation avec les Occidentaux, signe-t-elle l’éloignement d’une telle perspective ? C’est possible, mais pas totalement certain. En effet, Mashaie, favori de M. Ahmadinejad, s’est porté candidat en même temps que Rafsandjanii et a été éliminé tout aussi simultanément (une pierre, deux coups !). Cela permettait de laisser une place au candidat finalement élu, H. Rohani, autre ancien négociateur, efficace, discret et proche de Rafsandjani dont il dirige le think tank au Conseil du Discernement. Mais le paysage préélectoral demeurait donc très compliqué. Deux groupes de candidats, le comité des 3 (Qalibaf, Haddad Adel, Velayati) pas plus que le comité des 5 soi-disant unitaires, ne se sont entendus pour désigner LE candidat conservateur unique répondant aux vœux du Guide.
Si tous souhaitaient une restauration de l’économie ainsi qu’un apaisement des tensions politiques intérieures, ils affichaient des tonalités différentes sur les négociations nucléaires. Tous reconnaissaient pourtant leur nécessité. On a remarqué le très lourd témoignage d’allégeance de Qalibaf répétant que sur le nucléaire seul le Guide décide, le président n’étant qu’un exécutant. Le maire de Téhéran, qui peut se flatter d’un bilan très honorable de la gestion de sa ville, est en revanche étonnamment peu enclin à un rapprochement avec les Occidentaux et pousse à une attitude dure dans les négociations. En fait Qalibaf (qui est vulnérable envers les pressions du pouvoir), était appuyé par des pasdarans ultras qui s’enrichissent de trafics tant que les sanctions durent, mais risquent d’en perdre les bénéfices si une levée des sanctions survenait.
La République Islamique poursuit donc son ostpolitik afin de rompre à tout prix l’isolement diplomatique dont elle pâtit. Elle s’appuie clairement sur la Russie dans le dossier syrien. Les rapports avec la Chine connaissent davantage de turbulences dans la mesure où Pékin profite de sa position de force pour payer le pétrole iranien en yuans non convertibles, inondant ainsi la République islamique de produits médiocres qui ruinent quantité de PME iraniennes.
Ainsi, beaucoup plus que la couleur politique, c’est la personnalité du nouveau président Rohani qui jouera un rôle décisif sur la position du pays au sein du nouvel empire mongol. Il faudra en effet un charisme exceptionnel pour que le nouveau président iranien parvienne à faire de son pays la tête de l’alliance. Après tout, pour l’Iran, l’empire mongol n’est qu’un pis-aller face à la direction du monde musulman dans son ensemble dont il rêve, et dont il est privé pour la raison qu’il n’est ni arabe ni sunnite.

Thomas Flichy de La Neuville

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