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LA FABRIQUE DE LA VILLE AFRICAINE EST-ELLE EN MOUVEMENT OU À L’ARRÊT ?

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L’Afrique au défi de l’urbanisation, a suscité́ de nombreuses réactions. Long- temps associée à l’image de la ruralité́ et du village, l’Afrique, aujourd’hui, est en train de devenir une ville. Certes, il a toujours existé une Afrique urbaine, mais, jusque dans les années 1950, la population entait, à plus de 95%, enfouie dans la ruralité́. En 2050, près de 65 % des Africains, soit 1,2 milliard de per- sonnes, vivront en ville. Trois questions posées par nos lecteurs, en réaction à ma Chronique du 29 octobre dernier, résument le débat qui doit s’ouvrir sur la ville :

 

1) La réflexion sur la ville africaine est-elle suffisante ?

2) La ville africaine n’est-elle pas prise au piège de la modernité́

3) Le discours marketing sur la « ville intelligente » n’est-il pas un autre piège?

 

1) LA RÉFLEXION SUR LA VILLE AFRICAINE EST-ELLE SUFFI- SANTE ?

La bibliothèque sur les villes africaines est abondante y compris sur la ville ancienne.

Ces villes anciennes ont certes joué un rôle politique et économique important, mais elles sont peu nombreuses et peu peuplées. La ville africaine va véritablement se développer à partir des années 1950-1960.

L’urbanisation récente, très forte et très rapide, se traduit par l’apparition de villes intermédiaires, de vastes agglomérations urbaines et de véritables métropoles comme le « Grand Abidjan » en Côte d’Ivoire ou la Région Métropolitaine de Nairobi.

Les villes sont alors conçues à partir de l’idée de ville que se fait la modernité́.

Géographes, sociologues et urbanistes africains, pouvoirs publics en charge de la politique de la ville, élus, tous ont parfaitement analysé ce phénomène d’urbanisation galopante, acceptant que ville se caractérise par la concentration de la richesse et du pouvoir, mais oubliant les hiérarchies urbaines encore très déséquilibrées, le chaos urbain et ses dysfonctionnements, qui se traduisent, pour la majorité́ de ses habitants, par de fortes inégalités d’accès aux ressources urbaines.

Pour les élites, la ville africaine doit faire son entrée dans le système mondialisé concurrentiel, qu’il soit politique, économique, social ou culturel, dont elle est devenue l’un acteur majeur. L’injonction qui lui ait faite est de répondre aux standards mondialisés de la modernité́ avec, en particulier, une valorisation patrimoniale qui ouvre l’espace urbain aux investisseurs privés, ce qui entraîne une aggravation des fractures urbaines. Les processus d’urbanisation sont donc parfaitement connus.

En revanche, ce qui est moins connu, car souvent masqué par le pouvoir, les autorités locales, les bailleurs de fonds et les investisseurs, c’est la tension qui existe entre la ville projetée et la ville réelle, cette dernière étant largement dominée par la pauvreté et les inégalités.

En Afrique, plus de 60% de la population urbaine vit dans un habitat précaire, taudis ou bidonvilles, loin de l’idéologie d’une modernité́ urbaine que défendent les autorités urbaines, les acteurs privés engagés dans les partenariats public-privé, les investisseurs du secteur de la construction, etc.

Sans prendre l’exemple des mégalopoles, une ville moyenne comme Bingerville, en Côte d’Ivoire, montre qu’il existe une fracture entre des quartiers qui coexistent : les quartiers intégrés aux flux économiques et financiers du district d’Abidjan et, collés à eux, des quartiers où s’entassent des populations de plus en plus marginalisées, victimes d’un creusement des inégalités socio-spatiales et soumis à une violence urbaine (pauvreté́, insécurité́, etc.). La ville africaine est ainsi niée dans sa réalité́ protéiforme. Elle se construit sur un modèle qui est celui de l’offre (logement, services) destinée à une élite et non pas sur les besoins réels d’une population urbaine qui reste en majorité́ très pauvre.

 

2) LA VILLE AFRICAINE N’EST- ELLE PAS PRISE AU PIÈGE DE LA MODERNITÉ ?

Les colloques sur le futur des villes africaines organisées partout dans le monde ont vocation à enfermer la fabrique de la ville dans un modèle idéal qui se situe loin des réalités quotidiennes et qui définit la ville comme un espace de modernité́ ancré dans la mondialisation.

Les politiques de la ville se réduisent alors à l’importation de standards urbains mondialisés, qui accentuent souvent plus qu’ils ne les résolvent le chaos urbain et ses dysfonctionnements. Elles ne permettent pas l’éradication d’un habitat précaire, fait de taudis et de bidonvilles. En Côte d’Ivoire, à Songon-Abidjan, le gouvernement avait promis 60.000 logements sociaux sur un site de 400 hectares pour la période 2012-2016 et placé la barre à 150.000 maisons à la fin de 2020.

Le ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme (MCLU), Bruno Koné́, qui s’est rendu à Songon, a déclaré́ : « Nous sommes très loin de ce compte à ce jour (…) et nous nous rendons compte que nous sommes relativement loin des promesses qui ont été́ faites ».

Cet échec vient s’ajouter à une somme de difficultés devenues insolubles : indiscipline, embouteillages, pollution, transports collectifs, occupation de l’espace public, etc.

Ces difficultés se sont accrues, car l’urbanisation est, depuis vingt ans, le processus majeur de développement en Afrique.

La ville africaine a d’abord besoin de réponses simples : plan de circulation, respect du code de la route, trottoirs, chaussées praticables, panneaux de signalisation, feux de circulation, déguerpissement de ce qui encombre les rues, salubrité́, aménagements physiques, adduction d’eau, accès à l’électricité́, ramassage des déchets, etc.

Tout ce qui constitue la ville « ordinaire » et qui n’intéresse pas les pouvoirs publics et les grandes entreprises de construction.

Or, le piège de la modernité́ fait oublier la ville « ordinaire » où vit la majorité́ des citadins. Cette ville « ordinaire » des quartiers populaires, des taudis, des bidonvilles, les autorités publiques veulent, le plus souvent, la cacher, contrairement à la route de l’aéroport, sorte de vitrine du pays qui bénéficie des meilleurs aménagements. Les villes africaines sont prises aujourd’hui entre les injonctions d’une modernité́ ; qui demandent des transformations radicales copiées sur les standards urbains mondialisés, mais aussi la valorisation patrimoniale perçue comme un vecteur de développement économique, et le poids de certains quartiers populaires où s’entassent les populations pauvres qui ne peuvent avoir accès ni à un logement décent, ni aux infrastructures de base, ni à un cadre de vie qui prendrait la forme d’une « ville verte ». On constate même que les dynamiques politiques, économiques, sociales et culturelles, qui alimentent la fabrication des villes africaines aujourd’hui, génèrent des facteurs de vulnérabilité́ et d’exclusion plus grands pour la majorité́ de leurs habitants.

 

3) LE DISCOURS MARKETING SUR LA « VILLE INTELLIGENTE » N’EST-IL PAS UN AUTRE PIÈGE ?

La « Ville intelligente », ou « Smart City », dont le modèle absolu est Dubaï̈, fascine les gouvernements africains et les acteurs de la politique de la ville qui se projettent dans une modernité́ trompeuse. Le concept de développement urbain durable, destiné à lutter contre le dérèglement climatique, la pollution et le chaos urbain, est ainsi associé au concept de « ville intelligente » ou « smart city ». Un think tank français, de réputation internationale, vient de lancer un projet « Ville de demain » qui met en réseau la jeune génération qui fait la « smart city » à la française. Ce modèle est-il exportable en Afrique ?

Déjà̀, 15 pays africains sont en train de bâtir leur « ville intelligente », leur « smart city », avec l’idée qu’il suffit de construire de beaux immeubles de bureau et des logements connectés pour favoriser le développement économique. Or, la « ville intelligente », ultra connectée, est déconnectée des réalités sociales de la ville « vécue ». Elle constitue un refuge pour une élite dont les membres ont choisi de vivre entre eux. Il faut donc trouver cet équilibre entre une ville fantasmée qui se projette dans la modernité́ et une ville réellement vécue capable de répondre aux besoins de tous ses habitants.

 

Christian Gambotti

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