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LES TROIS INDEPENDANCES DE L’AFRIQUE

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L’INDEPENDANCE POLITIQUE, L’INDEPENDANCE ECONOMIQUE, L’INDEPENDANCE CULTURELLE

L’Histoire récente de l’Afrique peut, chronologiquement, s’analyser selon 3 périodes : celle des indépendances politiques à partir de 1960, celle de l’indépendance économique qui se construit avec l’entrée dans le XXIè siècle et celle de l’indépendance culturelle qui va s’affirmer avec la publication du Rapport Savoy-Sarr sur la restitution des œuvres d’art. Aujourd’hui, toutes les conditions sont réunis pour permettre à de nombreux Etats africains de s’engager sur la voie de l’émergence. Rien n’est acquis. Tout reste à construire. Mais pour se projeter dans le futur, il regarder, avec lucidité, cette Histoire récente du continent africain.

 

● L’indépendance politique : les années 1960

L’Afrique des indépendances politiques, en panne et marginalisée, apparaît très vite comme un immense chaos, tel que le décrit, en 1962, l’agronome René Dumont dans son fameux livre L’Afrique noire est mal partie. Les raisons de ce chaos sont d’abord géopolitiques : au lendemain des indépendances, acquises dans les années 1960, l’Afrique subsaharienne devient, pendant la Guerre froide, le terrain de l’affrontement militaire entre le monde communiste et les Occidentaux. La fin de la Guerre froide entraîne un déclassement stratégique de l’Afrique. Privés de l’aide apportée par les Etats-Unis ou l’Union soviétique, les Etats africains sont livrés à eux-mêmes. Des contextes locaux les plongent dans des logiques d’affrontements ethniques, tribaux, territoriaux. Les pouvoirs en place se caractérisent par des dérives autoritaires.

Les raisons sont aussi économiques. Contrairement aux Nouveaux pays industrialisés (NPI) asiatiques, contrairement à la Chine et  l’Inde, l’Afrique, marginalisée, a été tenue à l’écart du processus de mondialisation à cause de la faiblesse de son poids économique et politique sur la scène internationale. Dans les années 60, le volume des exportations des pays africains augmentait en moyenne de 6 % par an, pour chuter à 3 % en 1990 et 1,7 % en 2005 et ce, malgré la croissance spectaculaire du volume des exportations mondiales. De nombreux pays africains se sont enfermés dans la trappe de l’économie de la rente pétrolière, minière ou forestière, avec des logiques prédatrices qui accompagnent ce type d’économie. La diversification des économies a été inexistante. Le continent est devenu trop dépendant  des produits manufacturés qu’il est obligé d’acheter hors d’Afrique, ce qui représente 70 % de ses achats.

La crise prolongée des économies africaines s’explique aussi par la forte instabilité politique, la persistance des rivalités ethniques, tribales ou régionales. Un seul chiffre : l’Afrique a connu, entre 1956 et 2001, 186 coups d’État, dont la moitié dans les années 80 et 90. La crise du politique accentue les effets de la mal-gouvernance et favorise les pratiques corruptrices.

Autre raison de la marginalisation de l’Afrique : la faiblesse des ressources humaines. Les compétences nécessaires sont parfois  insuffisantes, lorsqu’il s’agit, pour des Etats jeunes, de négocier avec l’armada des juristes des grandes compagnies ou des Etats partenaires.

L’indépendance économique : l’entrée dans le XXIè siècle

L’Afrique d’aujourd’hui, celle de l’indépendance économique, est décrite par Jean-Michel Severino et Olivier Ray, dans leur livre paru en 2010, Le Temps de l’Afrique. Les deux auteurs, qui dénoncent l’afro-pessimisme, s’intéressent à l’Afrique qui vient d’entrer dans le XXIè sècle et qui apparaît comme l’un des vecteurs de la croissance mondiale. La transformation de cette Afrique en marche est d’abord démographique avec plus de 2 milliard d’habitants prévus pour 2050, plus de 4 milliards à la fin du XXIè siècle,. Ce « boum » démographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, représente un formidable vecteur de croissance. Il s’accompagne d’une urbanisation galopante et d’une densification des territoires.

Autre révolution déjà enclenchée, sous la pression des instances internationales et des bailleurs de fonds dans les années 1980-1990, et qui commencent à porter leurs fruits : les politiques d’équilibre des budgets et des comptes extérieurs avec la réduction des dettes publiques, l’investissement public productif et la libéralisation de l’économie. Les anciennes grandes sociétés d’Etat, en situation de monopoles, étant devenues obsolètes, le secteur privé se développe. Depuis près de vingt ans, l’Afrique connaît une croissance économique forte et régulière, avec, en moyenne, un taux de croissance qui se situe autour des 5 %.

Autre signe qui ne trompe pas : les Investissements Directs Etrangers (IDE) devenus,  en 2014, avec 80 milliards de dollars, la première source d’apports financiers extérieurs. La vitalité de la croissance africaine attire les IDE et les investissements de portefeuille tournés vers la rentabilité du capital. Le secteur privé occupe désormais une place prépondérante dans le financement du développement africain. Fait nouveau, les IDE en provenance des 34 pays membres de l’OCDE sont en recul, la source majeure d’investissements provenant des pays émergents, en particulier la Chine avec 27,7 milliards de dollars. Deux raisons expliquent cette hausse record des IDE : l’abondance des matières premières en Afrique et l’émergence d’une classe moyenne de près de 400 millions de consommateurs. Petit bémol : les flux des IDE se concentrent sur un petit nombre de pays qui possèdent d’importantes ressources naturelles. Les 27 pays africains à faible revenu sont toujours tributaires de l’Aide Publique au Développement.

Quant aux matières premières, l’Afrique en regorge : pétrole, métaux précieux, bois,  produits agricoles. Chaque Etat africain doit donc trouver sa propre voie pour gérer ses matières premières. Mais, l’Afrique doit rester vigilante, si elle ne peut devenir une espèce de libre-service des matières premières et des terres, où de nouveaux prédateurs viendraient se servir sans participer au développement du pays et sans contribuer à la création d’emplois et à l’élévation des niveaux de vie des populations.

L’indépendance culturelle : le Rapport Savoy-Sarr de 2018

Selon les experts, 85 à 90 % du patrimoine africain se trouve hors du continent. L’absence quasi-totale de ce patrimoine prive l’Afrique subsaharienne d’une part importante de son identité. Deux universitaires français et sénégalais, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, se sont vu confier la rédaction d’un Rapport, dont l’un des objectifs a été de dresser un inventaire précis des dizaines de milliers d’objets ramenés d’Afrique entre 1885 et 1960. La politique africaine de la France telle que la conçoit Macron englobe désormais ce processus de restitution dans le cadre « d’accords de coopération culturelle » entre « l’État français et un État africain ». Le Bénin est le premier pays à avoir fait une telle demande en réclamant la restitution des statues royales d’Abomey.

L’indépendance culturelle de l’Afrique doit véritablement s’affirmer et devenir un vecteur du rayonnement du continent et de chaque Etat. La restitution des œuvres d’art s’inscrit, pour l’Afrique, dans un processus de construction d’une indépendance culturelle tout aussi importante que les indépendances politique et  économique.

            Etape nécessaire pour fonder le futur de l’Afrique, l’indépendance politique des années 1960 n’était pas suffisante. Déconstruite par la colonisation, marginalisée à l’époque de la post-colonisation, l’Afrique a tardé à se reconstruire à travers des Etats-nations souvent dessinés de façon coercitive par le colonisateur. Soumise aux soubresauts d’une histoire violente, l’Afrique a alors donné l’image d’un immense chaos. Aujourd’hui, le modèle de l’Etat-nation semble s’imposer et parvient à surpasser les rivalités ethniques dans de nombreux pays tournés vers le développement économique. Il faut cependant attendre l’entrée dans le XXIè siècle pour que l’Afrique, enfin consciente de sa puissance géopolitique, géoéconomique et géostratégique, découvre que l’abondance de ses richesses naturelles et ses besoins considérables vont lui permettre de construire son indépendance économique. Elle n’oublie pas une indépendance culturelle qui se joue aujourd’hui. Restituée dans son identité forte, l’Afrique semble capable, à travers l’Union Africaine (UA) et certains Chefs d’Etats, de prendre son destin en main. Mais, de nombreux défis restent à relever. Nourri de l’expérience des anciens, le dynamisme des nouvelles générations, de la jeunesse et des femmes africaines, avides de démocratie, de croissance et de consommation, doit permettre de relever tous les défis.

Le danger qui la menace ? Devenue très attractive, elle est désormais très courtisée. Les offensives diplomatiques et économiques qu’elle subit, venues de la planète entière, ouvrent le champ à de nouvelles menaces. La période postcoloniale est terminée depuis longtemps. Son retard dans le plein épanouissement démocratique des Etats et des sociétés comme dans son développement économique et social est désormais lié à ses propres faiblesses.

 

Christian Gambotti

Agrégé de l’Université

Président du think tank “Afrique & Partage”

Directeur en charge de l’international du webmagazine

Parlement & Territoires

Directeur de la Collection L’Afrique en Marche

Essayiste, politologue.

Paris, Abidjan

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