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Tribune Libre Alain Jakubowicz (ancien président de la Licra): Liberté, égalité, fraternité, laïcité, où en sommes-nous ?

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Intervention lors d’un débat organisé par France Unie à Lyon, publiée dans son intégralité.

     « La devise républicaine « liberté, égalité, fraternité » n’est pas seulement le décor de nos bâtiments publics. Elle a un corollaire qui se trouve dans notre constitution : la République est démocratique, laïque et sociale. La liberté, c’est la démocratie, le fait de pouvoir choisir souverainement notre destin politique. L’égalité, c’est la garantie que rien ne doit distinguer aux yeux de la République les individus en fonction de leur appartenance religieuse, de leur croyance et de leur conscience. La fraternité, c’est notre capacité à vivre ensemble dans une République une et indivisible.

Aujourd’hui, ces valeurs sont à l’épreuve. On les croyait éternelles et les attentats nous ont rappelé qu’elles étaient comme nous, mortelles. Le combat pour les Lumières, contre les extrémismes et les fondamentalismes, n’est pas gagné.

Trois formes d’extrémismes ont la haine de la République en partage 

L’extrême-droite, qui va des identitaires au Front National, et parfois au-delà, qui pervertit les idéaux de la République. C’est une extrême-droite Tartuffe qui utilise la laïcité comme une arme contre les musulmans mais défend les catholiques intégristes et anti-laïques, qui prétend défendre l’égalité mais promeut la préférence nationale, qui prétend défendre la fraternité mais dénonce l’accueil des réfugiés et crie au « Grand Remplacement ». L’extrême-droite reste fidèle à sa lignée historique : raciste, antisémite, négationniste.

L’islam politique qui promeut une vision communautariste de la société et fait de la laïcité une cible de toutes ses attaques. Les fondamentalistes réclament l’abrogation de la loi de 1905 et de la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, revendique une exception à la règle commune en voulant imposer le primat de la norme religieuse sur la norme républicaine et combatle principe de l’égalité entre les hommes et les femmes. Il défend la pénalisation du blasphème et crie à « l’islamophobie » dès qu’on critique le dogme religieux. Surtout, dans son expression la plus violente, celle du terrorisme, l’islam politique s’en prendaux symboles de la République : nos forces de l’ordre et nos armées, à Toulouse, à Montauban, à Montrouge, à Magnanville ou sur les Champs Elysées. La liberté de conscience, à l’école OzarHatorah de Toulouse, à l’Hypercasher ou à Saint-Etienne-du-Rouvray, la liberté d’expression, à Charlie Hebdo, à notre mode de vie, à nos « Jours heureux » à Nice, le 14 juillet, à Marseille, au Bataclan, aux terrasses des cafés de Paris.

L’extrême gauche identitaire enfin, celle des Indigènes de la République, qui promeut une vision ethniciste de la société, qui organise des séminaires interdits aux Blancs ou réservés aux « racisés », exhumant une terminologie digne des pires expositions coloniales. Pour cette extrême gauche, l’Etat est raciste par essence, et le colonialisme est toujours l’idéologie dominante dans notre pays.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Nous sommes des enfants gâtés de la République. Nous nous sommes comportés collectivement comme des rentiers d’un héritage glorieux. Nous avons considéré que le combat pour les Lumières était gagné pour toujours, que la République était indéracinable.

Nous n’avons pas vu venir l’offensive conjointe de l’extrême-droite, des islamistes et des identitaires de tous poils qui tirent tous dans la même direction contre la France et son régime de liberté.

Nous n’avons pas vu venir le poison du relativisme, ce poison, à première vue indolore, qui pourtant nous conduit à perdre nos repères et à ne plus voir ce qui devrait l’être. L’idéologie du « tout se vaut » aplatit toute la hiérarchie des valeurs au nom du « deux poids, deux mesures » et fait des ravages considérables dans l’opinion. Il y a peu de temps, une collaboratrice d’une mairie communiste de banlieue parisienne, écrivait sur les réseaux sociaux après l’attentat de Marseille : « Quand un martyr égorge une femme et poignarde une autre, là ça fait du bruit. Terrorisme, du sang, civilisation, Bla BlaBla. Par contre, que le terrorisme patriarcal nous tue tous les deux jours, on l’entend moins votre grande gueule ». Voilà où conduit le relativisme, à une inversion des valeurs, un mélange indigeste où les souffrances sont mises en concurrence, sur le même plan : le terroriste devient un martyr tandis que les crimes contre les femmes sont transformés en terrorisme.

C’est cette logique qui a conduit, récemment, à l’organisation d’un colloque sur l’islamophobie au sein même de l’université lyonnaise, où étaient conviés, au nom du pluralisme, la fine fleur de l’islam politique. Non, tout ne se vaut pas et le pluralisme ne consiste pas à donner la parole 5 minutes aux victimes et 5 minutes aux représentants de leurs bourreaux.

C’est encore cette même logique relativiste qui conduit à mettre sur le même plan les crimes de la colonisation et la Shoah, à comparer Sétif à Auschwitz, à essentialiser le colon Blanc et l’Indigène Noir. C’est elle enfin qui conduit à faire un classement des génocides et à mettre les souffrances, toutes réelles, aux enchères identitaires. C’est une société en coupe réglée où chacun défend ce qui lui est relatif : les juifs avec les juifs, les noirs avec les noirs, les arabes avec les arabes, les musulmans avec les musulmans.

Faces aux radicalités, opposons une République radicale !

Le moment de la clarification est venu et les épisodes qui viennent d’opposer Mediapart à Charlie Hebdo, Manuel Valls à EdwyPlénel montrent que cette clarification est salutaire même si elle est douloureuse. Le temps du rassemblement des républicains est venu. Il est indispensable. Il doit se faire autour d’idées simples, de repères essentiels, auxquels il faut donner des suites concrètes et opératives.

Le premier repère, c’est la laïcité. On a trop souvent laissé la laïcité à ses adversaires et à leurs idiots utiles. La République doit porter la laïcité en sautoir. C’est notre acquis le plus précieux depuis 1905. C’est la sortie de la société de la tutelle politique et morale exercée par les religions. La religion chez elle, l’Etat chez lui !.Le danger est grand de voir nos institutionsdéfendre une vision œcuménique de la laïcité. La République, ça n’est pas la coexistence religieuse. Ce n’est pas, pour reprendre le récent discours de Marlène Schiappa, membre du gouvernement, « … un gâteau que l’on partage entre les différentes religions, en distribuant un morceau aux non-croyants. ».

La France s’est dotée d’un Observatoire de la Laïcité qui est devenu, sous l’égide de Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, un observatoire des religions, où l’on considère que la laïcité est une donnée relative, une religion parmi d’autres : il y aurait les musulmans, les juifs, les catholiques, les protestants et les laïques. C’est une folie ! La laïcité est une valeur commune à tous et pas l’apanage de ceux qui ne croient ni en Dieu ni au Diable.

On a parfois le sentiment que la République a cessé de défendre la loi de 1905 et a baissé la garde face à ceux qui confondent la liberté de conscience et le libre exercice d’un culte. La loi de 1905, ce n’est pas un édit de tolérance, ce n’est pas l’Edit de Nantes, ce n’est pas même la liberté religieuse, c’est la liberté absolue de conscience.

« L’unité biologique du genre humain »

Le second repère, c’est l’universalisme. A lire les extrémistes identitaires de tous poils, l’universalisme serait quasiment devenu une tare, une relique vieille de trois siècles prête à être remisée aux Antiquités Nationales. A écouter les discours des pseudos-antiracistes, l’universalisme serait le dernier vestige d’un passé colonial et « dominateur ».

Nous ne pouvons pas nous résoudre à regarder impuissants le triomphe du repli et des égoïsmes qui déjà processionnent pour organiser en grandes pompes l’enterrement des Lumières.

Non, l’universalisme n’est pas mort. Plusieurs fois, on a cru qu’il l’était. Et pourtant, il a trouvé des passeurs pour le ranimer et le faire vivre, au plus profond de la Nuit et du Brouillard. En août 1940, en plein cauchemar, le président-fondateur de la Licra, Bernard Lecache, écrivait dans le journal Marianne un éditorial en partie censuré par Vichy, dont le titre était « Rien n’est fini ». Alors que la France était accablée par la défaite et commençait sa descente aux enfers, il terminait son texte par ces mots : « Rien n’est fini pour la France dans la mesure où elle conservera ses vertus et ses principes d’équité et d’harmonie. Tout pour elle, risquerait d’être perdu si elle se laissait aller à hiérarchiser la nature. Le sang qui a coulé sortait des pauvres corps de tous les fils de nation, et l’obus ennemi, lui n’a pas fait de différence entre telle ou telle catégorie de combattants. Rien n’est fini pour la France si nous ne l’oublions pas ».

L’universalisme, c’est un principe simple et qui ne saurait souffrir d’aucune remise en cause, d’aucune atténuation, sauf à nier ce que nous sommes. Ce principe, qui guide nos pas, c’est l’unité biologique du genre humain. C’est l’inverse du racisme. On ne dira jamais assez qu’en proclamant que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » au soir du 26 août 1789, la Révolution n’aura jamais été aussi révolutionnaire. Avec des mots simples qui, aujourd’hui le sont sans doute trop, elle faisait faire un pas de géant à la fraternité humaine, à la fraternité universelle.

Ce principe a cessé d’être une évidence. Les revendications politiques et religieuses, toutes identitaires, ne reconnaissent plus « l’unité biologique du genre humain » et nous accablent de « 50 nuances de racisme ».

Au nom d’identités fantasmées et de racines mythifiées, l’extrême-droite appelle à remettre à la mer des réfugiés à qui on dénie le droit de vivre en paix et en sécurité. Au nom d’une communauté et d’une vision ethnique de la société, on organise des festivals interdits aux Blancs à qui on dénie la légitimité de lutter contre le racisme. Au nom du fondamentalisme religieux, on égorge des jeunes filles à qui on dénie le droit d’être libres. Au nom du djihad, on abat froidement dans leur école des enfants juifs à qui on dénie le droit de vivre. Voilà où conduit la négation de l’égalité entre les Hommes.

Notre troisième repère, c’est l’école

C’est notre outil principal pour forger des consciences républicaines et en terminer avec ces générations perdues. L’école n’est pas qu’une machine à transmettre des compétences. Elle est là pour transmettre des valeurs, pour élever notre jeunesse dans l’idée que nous partageons un horizon commun, celui de notre humanité, au-delà des appartenances, des identités et des cultures de chacun. C’est ce qui s’appelle la Nation et qui permet de vivre ensemble.

C’est cette école que Jaurès décrivait le 15 janvier 1888, dans sa lettre aux instituteurs publiée par la Dépêche de Toulouse, avec laquelle il faut renouer, celle des hussards noirs, convaincus du dessein républicain qui était le leur :

     « vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette oeuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort. »  

Alain Jakubowicz, le 22 décembre 2017

 

 

 

 

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